Jeudi 19 février 2009
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Annie Le Brun, écrivain, poète, philosophe était l’invitée d’Antoine Mercier lors du journal de la mi-journée, à 12h30
sur France Culture. J’en ai essayé la retranscription que vous pouvez vous procurer en allant sur le site.
Il a interrogé cette intellectuelle, qui s’est insurgée tant contre les
tenants de la misogynie traditionnelle que contre les staliniennes en jupons, et a exploré la crise au travers du langage et de son évolution, de sa grammaire, un langage qui se
développe en continuel déni de réalité.
Ça fait longtemps que ça a commencé, mais cela prend des proportions maintenant exorbitantes, on s’en rend de moins en moins compte. Démarrage avec l’intrusion du langage technique dans à peu près
tous les domaines, et apparition de termes comme “ la bombe propre ”, des “ frappes chirurgicales ”, “ la croissance zéro ”, et même “ la croissance
négative ”. Le langage a alors pour fonction d’interdire la contradiction, au travers de formules ritualisées bien frappées [comme on frappe une monnaie] pour être reprises par tout le monde,
de telle sorte que l’on ne peut plus les contester. Parce qu’elles contiennent une chose et son contraire. Elles exercent alors une sorte de sidération avec une fonction hypnotique anesthésiante
qui va permettre de tout avaler. Et avec la crise, on a des discours qui ont continuellement cette fonction hypnotisante. C’est un symptôme du fait qu’il n’y a plus de réaction,que nous sommes pris
dans un système sur lequel on n’a plus de prise, parce que l’on n’a plus le langage pour y accéder.
Le langage est à la fois le reflet et l’instrument de cette hypnotisation générale, mais c’est aussi pour ne pas voir, malgré les dimensions que prend la crise financière, que tout se
tient !
Cette crise financière est l’équivalent de ce qu’a été la vache folle dans le monde alimentaire, ou l’affaire du sang contaminé, c'est-à-dire des mécanismes, des systèmes qui commencent à
fonctionner tous seuls, ou qui en donnent l’impression. Et à un moment tout se passe comme si on n’avait plus les moyens d’arrêter cette machine. On perd tout effet de sens, on perd la notion du
rapport des choses avec leur expression, on perd la relation entre la cause et l’effet. C’est très grave puisque l’on ne s’aperçoit plus de ce que l’on fait.
Est-ce que les conditions d’expression de la pensée seraient atteintes, alors ?
Oui, d’ailleurs on voit très peu de gens parmi les intellectuels qui s’opposent à tout ça. Même s’il y a des critiques qui s’expriment, mais elles le font dans un domaine spécialisé ne donnant
qu’un seul aspect du paysage. Alors que j’ai l’impression que tout se tient. C’est cela que l’on ne veut pas voir, et c’est cela qu’il faut dissimuler.
Le tout, c’est qu’il y a une certaine équivalence dans le désastre. A la remodélisation des villes en centre commercial généralisé correspond le bodybuilding, la chirurgie esthétique, au crabe
reconstitué, cette nourriture industrielle correspond cette sorte de nourriture culturelle qu’on essaie de faire avaler de telle sorte que toutes le conditions sont en place pour qu’on avale tout,
aussi bien la mauvaise nourriture que l’absence de pensée.
Y a-t-il quelqu’un qui pilote cette opération ? Et comment fat-on pour sortir de cet enfermement ?
Je ne pense qu’il y ait quelqu’un, mais le cours des choses est tel que l’on a de moins de moins de prise sur ce qui se passe, et qu’il y a de moins en moins de personnes pour s’y opposer.
Individuellement, on se sent perdu, et cette invasion du langage technologique pour rendre compte de la vie intérieure, on est de plus en plus démuni face à ce qui vous arrive, et on est prêt à
accepter tous les ersatz de communication. Le lien cliquable de l’Internet convient parfaitement à la situation, et tout se passe comme s’il y avait toujours un produit à nous vendre pour boucher
cette sorte d’absence de communication. Tout ce qui se passe sur l’Internet au travers des réseaux sociaux a un côté d’aliénation de proximité. Et tout cela repose sur un effacement du corps et de
la sensibilité. C’est très grave.
A propos des manifestations du 29 janvier, bien que n’ayant pas beaucoup écouté, j’ai remarqué que les commentateurs qui en ont parlé n’ont pas relevé que beaucoup de gens avaient une sorte de
papillon, et ce papillon, c’était “ rêve général ”, “ utopistes, debout ! ”. J’ai demandé à eux qui portaient ce papillon, les gens ne savaient pas, mais ils
avaient l’air très contents de porter ça, et c’est extrêmement important car c’était en discordance avec les slogans et les banderoles, avec le thème de la manifestation qui était d’ordre
économique, avec toutes les bonnes raisons d’avoir ce genre de revendications, mais on trouvait là, avec ces papillons une sorte de lieu d’où on allait prendre une distance, et ce lieu, c’était ce
rêve général. Et tout d’un coup, je pense que quelque chose a bougé.
––––––––––
On a bien de la chance d’avoir encore sous la main des gens qui s’interrogent, des
gens qui interrogent ceux qui s’interrogent, un service public qui prend en charge ce qui reste une grande œuvre d’éducation populaire.
Par pumpernickel
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