Samedi 30 août 2008 6 30 /08 /Août /2008 17:37

la chronique    de Dominique Walter

La "valeur travail" est l'un de ces concepts que les faiseurs d'opinion nous imposent à intervalles réguliers pour nous persuader de notre ignorance et asseoir leur pouvoir.
Popularisée par les deux protagonistes de la dernière élection présidentielle, cette pseudo-valeur méritait bien que l'on s'arrêtât quelques instants sur sa réalité.


Il va de soi que le travail est une activité valeureuse, aristocratique, et source de joies inépuisables. Plus on travaille, mieux on se trouve. Et pour ceux qui chicaneraient, qu’ils aillent inspecter les visages épanouis et les panses pleines des ouvriers qui s’en retournent, par le tramway du matin, des faubourgs industriels de Strasbourg ; c’est simple, ces vaillants travailleurs ne parlent plus, ils chantonnent ; ils font mieux que vivre, ils jouissent, ils exultent, ils triomphent, ils connaissent la perpétuelle extase de visser des plaques, de trier des ordures, de convoyer par péniches saucisses, bières maltées, ou boutons de chemise, toutes ces richesses merveilleuses qui font la grandeur de notre civilisation, et qui tiennent en haleine tant de gens par le vaste monde. 
    Mais une injustice terrible sévit parmi les travailleurs ; ils sont des milliers chaque année à finir dans les prisons. A l’heure où l’on veut réhabiliter le travail, ceux-là restent méprisables. Curieuse aventure !

Chacun ses talents !

    Adam Smith, un des fondateurs de l’économie libérale, définit le travail par la transformation avantageuse de la matière. Que dire alors du voleur, quand il transforme un fil de fer en excellent crochet pour débloquer une serrure ? N’est-ce pas un prodige aussi admirable que de faire des bûches avec un arbre, ou une station touristique de montagne avec un air pur qu’on vante et qui pourtant n’appartient pas à ceux qui le vendent ?  
    Puis tout criminel a ses talents, ses spécialités, son métier de prédilection : qu’est-ce qui différencie dans l’activité elle-même le déménageur du cambrioleur, et le crocheteur du serrurier ? Ce sont les mêmes pratiques ; et dans les deux cas on essaye de donner le meilleur de soi-même pour faire le plus de profit avec le moins d’effort possible. Voyez ces deux compères qui s’en reviennent de votre maison, avec un téléviseur qui a dû vous amuser autrefois : au prix de quelles ruses, de quelles manigances, de quelles véloces et adroites manœuvres, n’ont-ils pas gagné en quelques instants, ce que vous avez péniblement arraché au bout d’un an à la rapacité du marchand, du banquier, et de votre employeur ?      
Enfin il y a une répartition du travail dans la pègre, une division des tâches dans des ateliers clandestins, et l’on va au marché noir pour écouler ses produits ; nos délinquants sont de parfaits libéraux. Chacun peut fonder sa petite entreprise sans avoir à remplir de paperasse administrative ; la concurrence est impitoyable et les gains peuvent être immenses tant que l’appareil d’Etat ne s’en mêle pas ; un économiste libéral ne peut vraiment rien reprocher à ces gens-là sans maudire ses propres dogmes.

Des bienfaits de la délinquance

    Mais ce n’est rien encore à côté du principal bienfait de la délinquance. Citons l’épouvantable barbu, Karl Marx, qui a le toupet de signaler dans les Bénéfices secondaires du crime : «le criminel produit tout l’appareil policier ainsi que l’administration de la justice, détectives, juges, jurys, etc., et toutes ces professions différentes, qui constituent autant de catégories dans la division sociale du travail, développent des habiletés diverses au sujet de l’esprit humain, créent de nouveaux besoins et de nouveaux moyens de les satisfaire. La torture elle-même a permis l’invention de techniques fort ingénieuses, employant une foule d’honnêtes travailleurs dans la production de ces instruments.»
    Ainsi rien ne distingue le travail du crime, et, considérée en elle-même, l’activité du criminel est non seulement tout à fait identique à celle de l’honnête homme, mais encore elle peut l’engendrer ou s’y rapporter ; de cette combinaison la société retire un profit considérable.
    Si l’on voulait être tout à fait juste, il faudrait même remarquer qu’il suffit d’un ou deux assassins pour que le crime profite au plus grand nombre, tandis que le paysan qui cultive à peine de quoi nourrir sa famille ne fait guère parler de lui, ne divertit personne, et n’oblige pas un seul bougre à se rendre utile, sinon la boulangère du village à laquelle il demande parfois un peu de pain en échange de ses pauvres sous ; moyennant quoi la valeur d’un crime excède largement la valeur d’un champ cultivé.
    Mais les valeurs morales, les lois, les victimes ? Il est vrai que les principes les plus chrétiens, l’amour le plus sincère de la loi, et le souci du bien-être de ses concitoyens règne constamment dans toutes les entreprises admises par l’Etat. Cependant, de fil en aiguille, pour un homme tué par un boucher devenu fou, il y en a des centaines que nos gouvernements expulsent vers des pays en guerre, des millions que l’économie officielle affame ; et faut-il le rappeler, cet homme tué par un boucher fait vivre d’innombrables citoyens, fournit des thèmes aux journalistes, des débats aux parlementaires, des réformes aux présidents, et enfin des intrigues à tous les poètes chargés de composer la quotidienne série policière de la télévision. Il n’est pas possible d’allumer son poste de radio sans apprendre des crimes abominables, jusqu’au plus petit détail atroce ; il suffit d’ouvrir une gazette, de parcourir un programme de télévision, pour voir partout des inspecteurs, des avocats, des disparitions louches, des cadavres mystérieux retrouvés dans des villages évidemment tranquilles, et des populations « sous le choc » , pleines de « stupéfaction », de « peur » et même « criant vengeance ». Si notre monde est bien ainsi, ce n’est peut-être pas seulement à cause des lubies, de la débilité, ou de la monstruosité de quelques-uns.

Méfions-nous de l'eau qui dort

    Quand on voit tous ces champs cultivés, toutes ces forêts coupées au cordeau, ces usines fumantes, ces magasins garnis, ces télévisions allumées, ces routes et ces chemins de fer, ces vignobles, ces maisons presque identiques s’alignant par vastes rangées dans la vallée du Rhin ou ailleurs, il n’est pas impossible de songer que ces richesses cachent des marécages de sang et de douleur, et que l’impuissance des gouvernements à détruire les crimes provient de leur impuissance à transformer une société qui s’en nourrit sans cesse, de manière complice, à la manière du fumier engraissant la terre.
Par pumpernickel - Ecrire un commentaire
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