Dimanche 25 mai 2008 7 25 /05 /Mai /2008 18:50

Il avait déjà vu Jour de fête et Les vacances de Monsieur Hulot [d'où son surnom], et il avait été émerveillé par ce personnage totalement incongru et poétique qui avait quelque chose de Buster Keaton, l'un des acteurs les plus originaux et les plus humoristiques de l'histoire du cinéma. Au lycée, il restait ce cancre indécrottable dont on ne savait pas de quelle façon on se débarrasserait de lui - ce qui sera fait un an et demi plus tard. Le 13 mai 1968, il était dans la rue avec des milliers d'autres qui scandaient « Dix ans, ça suffit ! » [le général de Gaulle était arrivé au pouvoir grâce à la manifestation du 13 mai 1958 - ndlr].

Il n'a pourtant pas vraiment connu les nuits de barricades, l'odeur âcre des gaz lacrymogènes, les charges de CRS et de gendarmes mobiles, les nuits de garde à vue dans les locaux de la police. Il s'est contenté de l'occupation d'un lycée ou de deux ou trois nuits à dormir sur les bancs d'une fac, des assemblées générales ou d'une étrange réunion parisienne à Jussieu des Comités d'action lycéens, champ clos d'affrontement de groupuscules politiques avant tout décidés à en découdre et accessoirement à organiser une force de contestation ou de proposition.


Le souvenir qu'il garde, c'est peut-être celui d'avoir compris ce que voulait dire le mot solidarité, d'avoir compris le sens de la fraternité. Il faut dire aussi que ce mot « frère » avait pris toute sa valeur quand il avait vu Le cuirassé Potemkine, de Sergueï Eisenstein, dans la scène où au moment où les fusilliers marins vont tirer sur les mutins l'un d'eux leur fait baisser leurs fusils en criant (en russe) « Frères ! ».


1968, c'est aussi bien autre chose à ses yeux. C'est un beau jour d'été, à Paris.

Son père avait emmené Hulot avec lui à une des innombrables réunions syndicales qui avaient lieu à cette époque, grande et féconde époque de la CFDT autogestionnaire. Et ils avaient pris ensemble un peu de temps pour aller jusqu'aux portes de l'ambassade de Tchécoslovaquie, avenue Charles-Floquet derrière le Champ de Mars. C'était au mois d'août, la Tchécoslovaquie venait de mourir pour la troisième fois.

Après les « accords de Münich » qui avaient livré le pays aux nazis, après le 25 février 1948 où le président Beneš avait dû céder le pouvoir au parti communiste stalinien à l'époque pourtant minoritaire, c'est le 21 août que les troupes du Pacte de Varsovie entraient à Prague pour mettre fin à un printemps qui n'avait pas duré plus de six mois. Il y avait là des gens - peu de gens - d'un certain âge, attendant des nouvelles, pleurant parfois, et mon père se souvenait de sa jeunesse : la guerre, le « Coup de Prague », la Libération, les années de combat pour mettre un terme aux guerres d'Indochine et d'Algérie, les luttes syndicales pour imposer les droits des salariés. Je me souviens de ces larmes, et de cette vie qui continuait pourtant dans une France qui avait cru qu'il suffisait de demander l'impossible pour être réaliste, alors que chacun était plus ou moins retourné à ses égoïsmes et à son confort.


Qu'il soit remercié ici pour ces quelques minutes qui ont marqué son fils souvent bien ingrat, au point qu'il s'en souvienne aujourd'hui, et qui lui ont donné la force de continuer, malgré tout, ce combat qui ne doit jamais cesser, et qui doit donner à l'Homme, à tout homme, la garantie de sa valeur et de sa dignité.

 

RH

Publié dans : pumpernickel - Par Hulot - Ecrire un commentaire
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