Jeudi 22 mai 2008 4 22 /05 /Mai /2008 08:14

Chronique, par Dominique Walter

Un être humain peut-il être illégal ? S'agit-il de lui ou de sa situation administrative ? Les raccourcis langagiers amènent à des "simplifications" dévastatrices qui sèment doute et confusion, favorisent les glissements sémantiques qui nourrissent la langue de bois. C'est à introspection sur ce thème que notre chroniqueur nous invite.

Les juristes français distinguent les centres de rétention et les lieux de détention (les prisons). Le moins que l’on puisse dire, c’est que l’inventeur de l’expression « centre de rétention » est un petit malin. Je lisais l’autre jour un essai d’Edward Bernays paru avant le krach de 1929, Propaganda ou l’art de manipuler l’opinion en démocratie. Bernays, le neveu d’Amérique de Sigmund Freud, qui a puisé tant d’or et de pétrole dans l’industrie des relations publiques, voudrait persuader son monde qu’il faut impérativement recourir aux techniques de propagande pour apprivoiser, dresser, dominer les populations inaptes à la vie sociale et politique : créons donc, dit-il, un « gouvernement invisible », composé de faiseurs d’opinions, pour « organiser ce chaos ». Et ce gentil organisateur d’expliquer les atouts de la propagande et de narrer les miracles accomplis à la demande du président Wilson, ainsi que les hauts faits de certains confrères occidentaux : en voici un exemple.

Hôpitaux ? Non, postes d'évacuation !

            On est alors très occupé à s’entretuer dans les tranchées au milieu des rats et des obus. Il faut bien soigner chaque estropié, ou presque, puisque l’effort de guerre ne peut continuer qu’avec l’assentiment de l’opinion publique et que l’art de cloner la soldatesque est encore un secret des dieux. Mais « en Grande-Bretagne les postes d’évacuation militaire furent la cible de très nombreuses critiques à cause des traitements sommaires dispensés aux blessés. Aux yeux de l’opinion, les patients d’un hôpital avaient droit à des soins prolongés et consciencieux. Le mécontentement public céda quand, au lieu d’hôpitaux, on se mit à parler de postes d’évacuation. Personne n’attendait d’une institution ainsi baptisée qu’elle dispense plus que des traitements d’urgence. Le terme hôpital avait un sens convenu, indissociablement associé à un certain cliché. » En France, pour une raison analogue, et par cette capacité d’anticipation qui honore tout bon conseiller en relations publiques d’après Bernays, on a dû baptiser les camps destinés aux étrangers clandestins, « centres de rétention administrative »  - tout comme on a déguisé du nom magique de « centres socio-médico-judiciaires » les prisons récemment inventées pour les vedettes criminelles du Figaro (je veux parler de ces criminels amendés mais suspectés de futurs crimes abominables).

Rétention vs Détention ?

            Un cliché, c’est une idée toute faite, figée, désuète, fallacieuse. C’est une image d’Épinal ou de Wissembourg : Rouget de Lisle chantera toujours la Marseillaise pour la première fois au milieu d’un salon mondain, dans la lithographie de Wentzel, même si le chant de guerre a été d’abord entendu sur la place Broglie de Strasbourg. Le cliché tenace de notre époque, c’est de croire qu’un prisonnier est toujours coupable d’un fait délictueux, non d’un crime virtuel imaginé par le juge : voilà le « centre socio-médico-judiciaire » inventé. Pour changer la prison en maison de charité, il suffit de changer la pancarte, de modifier un nom dans l’annuaire des lois. Le stéréotype dominant de notre époque, c’est aussi de croire que l’étranger qui fuit la misère et les combats de son pays mérite un peu plus de considération que l’homme soupçonné d’un vol ou d’un meurtre ; et voilà le « centre de rétention » qui fait son apparition, à Geispolsheim par exemple où la maréchaussée retient une trentaine de suspects au fond des bois sans jamais les détenir un seul instant.

            S’il y a juridiquement une distinction entre la rétention et la détention, il n’y en a pas plus dans les faits que dans la langue française. A moins que l’inventeur du « centre de rétention » ait songé à ce sens donné par Le Robert : est rétention « toute conservation, tout séjour prolongé dans une cavité ou un conduit de l’organisme, d’une substance solide, liquide ou gazeuse qui est destinée normalement à être évacuée ou expulsée » - et de donner l’exemple de la rétention biliaire ou de la rétention d’urine. Mais comme la rétention est « administrative » cette idée d’un processus organique ne vient naturellement pas au cerveau et ne doit pas y venir à l’état conscient.

L'administration responsable.

            Tout est imputé, en effet, à l’administration, c’est-à-dire à personne, et ainsi les cartes mentales sont brouillées. L’administration, c’est ce que le Français ne comprend pas et dont il a même franchement peur. Ce sont des bureaux à l’infini, hantés par des rond-de-cuir plus ou moins flemmards qui compulsent mollement des dossiers tragiques tout en tapant une belote ; ce sont des procédures, des directives, des circulaires tellement compliquées, et forcément perdues pour une bonne partie d’entre elles dans les coulisses du labyrinthe formé par le système des administrations. A ce compte-là, le sort de ces étrangers privés de liberté, coincés par des murs et des barbelés jusqu’à ce qu’ils soient tout d’un coup poussés vers l’intestinal aéroport, puis expulsés brutalement dieu sait où, ne peut surprendre personne. Si l’administration les tient, leur situation est donc normale. Et si l’administration commet des erreurs flagrantes, c’est dans l’ordre des choses.

            Tout de même il y a des audacieux qui cherchent des responsables. Mais qui est responsable ? Le ministre des camps ? Il a un président. Et le président a une épouse, des amis, des conseillers. Et les conseillers sont eux-mêmes influencés par leurs femmes, qui imitent plus ou moins une de leurs amies. Et ainsi de suite jusqu’au premier des passants que vous verrez aujourd’hui, qui par son abonnement à un certain journal, oblige ce journal à estimer ses opinions et à les confier indirectement au président qui lit le même journal dans son palais, quand il ne réécrit pas la Déclaration des Droits de l’Homme ou ne promet pas le paradis aux pécheurs de Bretagne et d’ailleurs. Pour simplifier, on cherchera donc un responsable dans la seule administration : c’est plus commode. Et l’administration avec sa police, son tribunal, ses organismes regroupés en galaxies lointaines, est un monde innocent. Certains accuseront les services de la préfecture ; d’autres diront que la police fait du zèle ; les plus futés dénonceront les deux, sans oublier les juges du tribunal administratif. Qu’on remplace donc les juges, les policiers et le personnel de la préfecture, pour voir s’il suffit de changer ces hommes pour changer les camps, comme il suffirait de changer le nom pour changer la chose.

Par pumpernickel - Ecrire un commentaire
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